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[Tribune] Un investisseur public agile pour les marchés publics

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Par Tarek Ben Noamene

Ph.D. in Business Management

Founder of Sustainability4us.org

 

En Tunisie, l'État est le premier client de l'économie. À travers les marchés publics, il achète des travaux, des équipements, des biens, des services et des prestations qui font vivre une grande partie du tissu économique national.

La commande publique représente un poids considérable d'environ 40 % du budget de l'État et près de 17 % du PIB, selon le portail national des marchés publics. D'autres estimations situent son volume annuel autour de 18 à 20 milliards de dinars. Autrement dit, les marchés publics ne sont pas un simple outil administratif. Ils constituent l'un des plus grands leviers économiques du pays.

Ce poids devrait faire de l'État un moteur de croissance, d'innovation et de création d'emplois. Pourtant, le modèle actuel montre ses limites. Les entreprises privées subissent des retards de paiement chroniques, les projets d'infrastructure avancent lentement, et les procédures administratives restent souvent lourdes, opaques et peu favorables à l'innovation.

Le paradoxe est donc clair : l'État dispose d'un pouvoir d'achat massif, mais ce pouvoir est insuffisamment transformé en valeur économique, en emplois, en qualité de service public et en modernisation du pays.

Face à ce blocage, une idée mérite d'être débattue : créer un investisseur public dédié aux marchés publics et à l'impact.

L'objectif ne serait pas de créer une administration supplémentaire, ni une banque au sens classique du terme. Il s'agirait plutôt de mettre en place un bras opérationnel agile de l'État, capable de mobiliser des financements, de piloter certains projets publics, de sécuriser les paiements, d'évaluer les résultats et de valoriser les actifs publics.

Cet investisseur public agirait comme une structure spécialisée, transparente et orientée vers l'impact. Sa mission serait de transformer une partie de la commande publique en levier de performance économique, d'innovation, de création d'emplois et de modernisation des services publics.

Une nouvelle logique : payer pour les résultats

Aujourd'hui, l'État lance les marchés, sélectionne les prestataires, suit les travaux, gère les paiements et assume les retards. Ce modèle concentre trop de fonctions dans les circuits administratifs classiques. Il produit de la lenteur, des blocages, des surcoûts, des retards de paiement et des espaces favorables à la corruption.

L'investisseur public proposé fonctionnerait selon une logique différente. L'État définirait le besoin public : une route, une école, un hôpital, un réseau de parkings, une infrastructure énergétique, un projet numérique ou un équipement collectif. Il fixerait également les objectifs, les critères de qualité et les résultats attendus.

 

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L'investisseur public mobiliserait ensuite les financements nécessaires auprès de bailleurs internationaux, d'investisseurs institutionnels, de fonds d'impact ou d'acteurs privés. Il sélectionnerait les entreprises selon des procédures transparentes, suivrait l'exécution du projet et paierait les prestataires par étapes, uniquement après validation technique indépendante.

Dans ce modèle, l'État ne paierait plus seulement pour une procédure ou une promesse de réalisation. Il rembourserait progressivement l'investisseur public lorsque le projet est livré, fonctionnel et conforme aux objectifs fixés. Cette logique s'inspire des modèles internationaux de type Pay-for-Success, où le financement est lié à la performance réelle et aux résultats obtenus.

Les Social Impact Bonds : financer autrement l'action publique

Cette proposition pourrait également s'appuyer sur un instrument financier encore peu discuté en Tunisie : les Social Impact Bonds, ou obligations à impact social.

Le principe est simple. Des investisseurs financent au départ un projet d'intérêt public. Ce projet est mis en œuvre par des opérateurs spécialisés. L'État, ou une autre autorité publique, ne rembourse les investisseurs que si des résultats mesurables sont atteints. Autrement dit, le paiement public dépend de l'impact réel, et non seulement de la dépense engagée.

Dans les pays où ils ont été expérimentés, les Social Impact Bonds ont surtout été utilisés dans des domaines sociaux : réinsertion professionnelle, réduction de la récidive, accompagnement des jeunes, santé publique ou lutte contre l'exclusion. Mais la logique peut être adaptée à d'autres secteurs où l'État cherche à obtenir des résultats vérifiables : maintenance d'écoles, amélioration de services publics locaux, gestion des déchets, efficacité énergétique, mobilité urbaine ou valorisation d'actifs publics.

 

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Dans le cas tunisien, l'investisseur public dédié aux marchés publics et à l'impact pourrait jouer le rôle d'architecte et d'intermédiaire de ces mécanismes. Il structurerait les contrats, attirerait les investisseurs, définirait les indicateurs de performance, sélectionnerait les opérateurs et garantirait l'évaluation indépendante des résultats.

L'intérêt est considérable : l'État ne porte plus seul le risque financier initial. Les investisseurs acceptent de financer le projet au départ, mais leur rémunération dépend de la réussite effective. Cela introduit une discipline nouvelle dans la dépense publique : chaque dinar mobilisé doit produire un résultat vérifiable.

Réduire la corruption par la conception du système

L'un des apports majeurs de cette proposition est la réduction du contact financier direct entre l'administration et l'entreprise. Dans le système actuel, le paiement d'une facture publique peut devenir un espace de blocage, de pression ou de négociation informelle.

Avec un investisseur public dédié, les paiements seraient effectués selon des critères techniques clairs, traçables et vérifiés par des experts indépendants. Le fonctionnaire ne serait plus en position de bloquer ou d'accélérer une facture. L'entreprise ne dépendrait plus d'un circuit administratif opaque pour être payée.

Ce changement est fondamental. La corruption ne se combat pas seulement par des discours, des contrôles ou des sanctions. Elle se combat aussi par la conception de mécanismes institutionnels qui réduisent les occasions de rente, de favoritisme et d'arbitraire.

En séparant la décision publique, le financement, le contrôle technique et le paiement, la Tunisie pourrait introduire une architecture plus saine dans la gestion des projets publics.

Un catalyseur pour les entreprises, les emplois et les startups

Cet investisseur public pourrait également devenir un levier puissant pour le tissu économique tunisien. Contrairement à l'administration classique, un mécanisme institutionnel orienté vers l'impact aurait intérêt à rechercher l'efficacité, la rapidité, la qualité et la performance mesurable.

Cela créerait une rupture importante pour les PME, les bureaux d'études, les entreprises d'ingénierie, les sociétés de maintenance, les prestataires de services et les startups.

Aujourd'hui, la commande publique reste souvent difficile d'accès pour les jeunes entreprises innovantes. Les cahiers des charges sont rigides, les procédures sont longues, et l'administration intègre rarement les technologies nouvelles. Résultat : beaucoup de solutions tunisiennes restent confinées à de petits marchés, alors qu'elles pourraient améliorer la gestion des infrastructures publiques.

L'investisseur public dédié aurait, au contraire, intérêt à utiliser les meilleures solutions disponibles pour réduire les coûts, accélérer les délais et améliorer la qualité des projets. Il pourrait intégrer des solutions de PropTech, de GreenTech, d'intelligence artificielle, d'efficacité énergétique, de maintenance prédictive, de suivi intelligent des chantiers, de gestion du trafic ou de matériaux durables.

Une startup tunisienne capable de proposer un algorithme d'optimisation des flux urbains, une plateforme de suivi des chantiers, un système de paiement intelligent pour les parkings ou un matériau écoresponsable pourrait enfin accéder à une demande publique structurée, solvable et orientée vers l'impact.

La question des paiements est également décisive. Beaucoup d'entreprises tunisiennes ne souffrent pas seulement d'un manque de compétences ou de clients. Elles souffrent surtout de retards de paiement qui fragilisent leur trésorerie, bloquent leur croissance et peuvent parfois les pousser à la faillite.

L'investisseur public dédié pourrait imposer une règle simple : les prestataires sont payés rapidement, par exemple sous 30 jours, dès que les étapes prévues sont validées. Une telle sécurité financière changerait profondément la relation entre l'État et le secteur privé.

Il encouragerait la création de nouvelles entreprises dans les services, l'ingénierie, la maintenance, le numérique, l'environnement et le contrôle qualité. Il pourrait aussi générer des milliers d'emplois qualifiés pour les jeunes diplômés.

Dans cette perspective, l'investisseur public dédié ne serait pas seulement un outil financier. Il deviendrait un véritable instrument de développement économique.

Valoriser les actifs publics dormants

La même logique peut être appliquée à la gestion du patrimoine de l'État. La Tunisie possède de nombreux actifs publics sous-exploités : musées, parcs, plages, parkings urbains, bâtiments publics, équipements collectifs, espaces touristiques ou infrastructures locales.

Ces actifs pourraient générer des recettes, améliorer les services aux citoyens, créer de l'emploi et soutenir l'investissement local. Pourtant, ils restent souvent mal entretenus, faiblement valorisés ou captés par des circuits informels.

L'investisseur public dédié pourrait agir comme intermédiaire de gouvernance. Il organiserait des appels d'offres transparents pour confier l'exploitation de certains actifs à des opérateurs qualifiés, dans le cadre de concessions ou de partenariats public-privé. L'État resterait propriétaire, mais la gestion opérationnelle serait professionnalisée.

Il sécuriserait également la collecte des redevances, garantirait la transparence des recettes et imposerait des standards de qualité. Par exemple, un parking public pourrait être modernisé, numérisé, sécurisé et mieux géré. Une plage pourrait être exploitée selon des normes environnementales strictes. Un musée pourrait développer des services modernes sans perdre sa vocation culturelle.

Cette approche permettrait de transformer des actifs dormants en sources de valeur publique, sans céder la propriété nationale.

S'inspirer du GO Lab d'Oxford pour expérimenter

Une telle réforme ne doit pas nécessairement commencer par une grande loi générale difficile à appliquer. Elle pourrait démarrer par un projet pilote.

C'est ici que l'expérience du Government Outcomes Lab, plus connu sous le nom de GO Lab, peut être utile. Le GO Lab est un centre de recherche et de politique publique basé à la Blavatnik School of Government de l'Université d'Oxford. Il travaille sur les nouvelles approches contractuelles permettant d'améliorer les résultats sociaux et l'impact de l'action publique.

Dans l'esprit de cette approche, la Tunisie pourrait créer son propre laboratoire d'expérimentation : un GO Lab tunisien consacré aux marchés publics, aux actifs publics et au financement par impact. Il ne s'agirait pas de copier mécaniquement le modèle britannique, mais de l'adapter aux réalités tunisiennes.

Dans un premier temps, la Caisse des Dépôts et Consignations (CDC) pourrait être mobilisée comme cadre pilote pour jouer ce rôle d'investisseur public dédié aux marchés publics et à l'impact. Cette solution permettrait de tester le modèle sans créer immédiatement une nouvelle institution, en s'appuyant sur un acteur public déjà positionné sur le financement de long terme et les projets structurants.

Ce laboratoire pourrait tester le modèle sur un périmètre limité : un réseau de parkings urbains, une infrastructure locale, un équipement public, un projet de maintenance d'écoles ou d'hôpitaux, ou encore un actif touristique à fort potentiel.

Son rôle serait d'évaluer concrètement le mécanisme : rapidité d'exécution, qualité du service, transparence des paiements, réduction des coûts, impact sur les entreprises, création d'emplois et satisfaction des citoyens. Si les résultats sont positifs, le modèle pourrait être progressivement élargi à d'autres secteurs.

Construire l'État agile par prototypes institutionnels

Au-delà des marchés publics, cette proposition s'inscrit dans une philosophie plus large : celle d'un État agile par prototypes institutionnels. Lorsque l'administration classique devient trop lourde pour se réformer rapidement, l'enjeu n'est pas de supprimer l'État, mais de créer, à côté de ses structures traditionnelles, des bras opérationnels agiles capables de produire des résultats concrets dans des domaines ciblés.

Cette logique peut être rapprochée du concept de bypassing institutionnel, développé notamment par Mariana Mota Prado et Michael J. Trebilcock dans leur ouvrage Institutional Bypasses: A Strategy to Promote Reforms for Development, publié par Cambridge University Press. Un institutional bypass consiste à créer un dispositif institutionnel ciblé pour remplir plus efficacement une fonction que l'institution existante peine à assurer.

L'objectif n'est pas de contourner l'État, ni de l'affaiblir, mais de dépasser certains blocages opérationnels en expérimentant une structure plus agile, plus transparente et plus orientée vers les résultats. Si cette structure fonctionne, elle peut ensuite servir de référence pour moderniser progressivement l'administration existante.

L'investisseur public dédié aux marchés publics et à l'impact pourrait constituer un premier prototype de ce bypassing institutionnel vertueux. Il permettrait de tester une nouvelle manière de financer, piloter, payer et évaluer les projets publics, sans attendre une réforme globale de toute l'administration.

Si ce modèle démontre son efficacité, la même logique pourrait être progressivement étendue à d'autres fonctions administratives : délivrance des autorisations, permis et licences, Formation professionnelle et emploi, transport et mobilité, traitement des dossiers d'investissement, raccordements aux réseaux publics, gestion du foncier économique...

Cette approche ne repose pas sur une réforme globale décrétée d'en haut, souvent lente et difficile à appliquer. Elle repose sur une méthode plus pragmatique : expérimenter, prouver, généraliser. L'État de demain ne naîtra peut-être pas d'un grand discours de réforme administrative, mais d'une série de prototypes institutionnels réussis, capables de montrer concrètement comment l'action publique peut devenir plus rapide, plus transparente et plus orientée vers l'impact.

L'idée centrale est simple : l'État doit rester stratège, propriétaire et garant de l'intérêt général. Mais il n'est pas obligé de tout gérer directement. Il peut déléguer le financement, le pilotage opérationnel et le suivi technique à une structure spécialisée, transparente et responsable devant des objectifs mesurables.

Dans un contexte budgétaire difficile, la Tunisie a besoin d'idées nouvelles. Elle a besoin d'outils capables de transformer la dépense publique en investissement productif. Elle a besoin de mécanismes qui réduisent la corruption non seulement par la morale et le contrôle, mais aussi par l'architecture même du système.

Créer un investisseur public dédié aux marchés publics et à l'impact serait une rupture institutionnelle ambitieuse. Mais c'est précisément ce type de rupture que la Tunisie doit oser discuter pour réconcilier l'État, l'entreprise et le citoyen autour d'un objectif commun : produire de la valeur publique réelle.

 

 

Publié le 30/06/26 09:16

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